lundi 4 mai 2015

Visiter les ruines de Latmos, et mourir



Aujourd’hui, 29 avril, le planning est tout simple : profiter du service gratuit proposé par la pension Selenes, à savoir rejoindre les monastères des îles en barcasse à moteur, puis crapahuter sur les flancs du Latmos à la recherche :
-  de la nécropole carienne abandonnée depuis 3000 ans (je précise, pour ceux qui prendraient ce blog en route et n’auraient pas fait l’effort de consulter l’historique, que le Latmos a été occupé par une population autochtone, les Cariens, hellénisés par la suite, ce qui paraissait bien urgent vu le nom miteux qu’ils se traînaient)
-  l’église byzantine et son Christ peint.
« Pantocrator », précise le propriétaire de l’hôtel (dont nous ne connaissons toujours pas le nom).
Pantocrator n’est pas un nom d’aspirateur, ni un additif hyperprotéiné à consommer en bouillon quand on fait de la muscu. C’est un type d’iconographie du Christ en gloire, bref, il suffit d’entrer le mot dans Google et vous en verrez des exemples tout à fait remarquables.
Le Guide vert donne un aperçu tout à fait alléchant de la balade : « Aujourd’hui, les pierres des monastères se mêlent à celles de l’antique Latmos, dans un décor absolument féérique. L’un des plus beaux endroits à découvrir est le site de la nécropole***. On progresse au milieu d’un gigantesque dédale de rochers informes, où règne un lourd silence. Tout à coup, pourtant, un hululement strident déchire le ciel et, jaillissant de nulle part, une bergère nomade apparaît, appelant ses chèvres égarées. […] Non loin de là, une autre surprise vous attend : un rocher pas comme les autres. [Je ne sais pas pour vous, mais cette phrase me fait un effet curieux.] Creusé en forme de voûte, il abrite une fresque byzantine (8e-9e siècles) représentant un Christ en majesté, d’où son nom : la grotte du Christ Pantocrator. L’œuvre est très abîmée, mais sa découverte reste un choc. »
Attention, ces phrases sont sous copyright.
Voilà un texte qui pose clairement les enjeux : nécropole, féérique, chaos, et surtout, bam, exposé comme ça sans détour, en gras, fresque byzantine. Pas le temps d’y réfléchir : j’y cours.
Bien sûr il y a de fortes chances de s’égarer dans la montagne, ce n’est pas tout à fait pour rien qu’un type aussi fondamental que Paul le Jeune est venu pratiquer ici ses exercices de méditation sur pylône. L’ermite, généralement, se cache, et avec lui son Christ, même Pantocrator.
À ce premier handicap il faut ajouter la fatigue physique accumulée pendant cette journée très intense. Le matin nous avons admiré des pélicans frisés au ras du lac et escaladé un monastère fortifié, pendant que je faisais mine de prendre des photos, pour dissimuler à Pépère (c’est le nom que nous donnons au type de l’hôtel) que j’avais oublié ma batterie dans le chargeur et ma carte SD dans l’ordi. Dans la foulée, j’ai rejoint à la nage un autre monastère fortifié, toujours sans appareil photo, mais intégralement habillée, si on considère, toutefois, qu’un microshort en jean et un T-shirt hideux issu du concept Tords un chiffon qui fait fureur en ce moment à Istanbul puissent réellement constituer un accoutrement.
Pourquoi, me demanderez-vous, se rendre intégralement habillée dans un monastère qui, pas de chance, est sur une île, même à 58 mètres du rivage ?
Parce que dans tous les cas, quand on n’a pas de maillot de bain, et qu’on est dans un village turc qui se consacre activement à la production de pastèques et l’enfilage de perles sur des foulards en coton, on ne se promène pas à poil, même pour un voir un monastère, ou un Pantocrator, ou quoi que ce soit d’autre.
Parce qu’on a peu l’occasion de se jeter des fontaines tout habillée quand on est à Paris, sauf si on est étudiant en médecine, bien sûr, et aux Arts et Métiers, et c’est une sensation, finalement, qu’on connaît mal.
L’entrée dans l’eau glacée avec mon microshort qui se gondole me rappelle curieusement, dans les premières secondes, la scène de The Hours où Virginia Woolf se flanque à la rivière en lestant les poches de sa robe de chambre avec de gros cailloux ; mais, contrairement à elle, je flotte vaguement et parviens à me transporter, en crachant de la mousse par les narines, jusqu’au 36e monastère fortifié de la journée. L’îlot est envahi de lapins de garenne et de chardons, qui occultent l’entrée du catholikon, passablement ruiné, mais qui révèle tout de même la capacité surprenante des moines à charrier d’énormes blocs volés sur des sites antiques quand les circonstances l’imposent. Malins, ces moines.
L’après-midi de balade au Latmos, censé faire immédiatement suite à cette excursion en eau glacée, semble donc un peu compromise. Mais Pépère nous rassure d’un geste : « La promenade dure une heure et demie, elle est très facile. »
Très facile, sur le mont Latmos, cela signifie que si quelqu’un trouve vos restes desséchés au fond d’une combe dans 28 ans, il fera peut-être l’effort de les rapporter. Il faut savoir que les chemins ne sont pas balisés, et que quand ils le sont, c’est sur un mode farceur, dans des couleurs variables et sur des supports incohérents, et que le balisage, parfois, s’évanouit, comme s’il était allé s’acheter des Biskrem chez l’épicier du coin. Il faut donc suivre son instinct, la côte, et la carte approximative que Pépère nous a tracée sur le comptoir.
Notre promenade se heurte à un premier obstacle linguistique : son schéma comporte trois ponts, mais nous n’en voyons aucun. Arrivées face à un marais, nous sommes donc bien décontenancées ; j’avise un berger qui somnole bucoliquement sur une butte en pianotant sur son smartphone.
« Euh, les tombes (kaya mezarları), c’est, euh, par là ? »
Il me fait une réponse en turc que je fais semblant de comprendre, mais qui suggère, toutefois, que c’est plus loin et qu’il y a un vadi.
Qu’est-ce donc qu’un vadi ?
Bon, peu importe.
Nous entamons donc notre ascension, qui de tout à fait plaisante devient peu à peu plus ardue. Les rédacteurs du Guide vert et Pépère, leur acolyte, ont une idée très large de ce qu’est une balade facile ; j’aimerais bien voir un paraplégique escaladant des rochers comme nous sommes en train de le faire. Le fait est que les tombes s’amoncellent au bord du chemin, dans un désordre qui présage mal de la Latmos carienne : qui donc a tracé le PLU de cette cité ? Les couvercles des tombeaux sont systématiquement en vrac. Bizarre.
Si les tombes sont au rendez-vous, le Pantocrator, lui, ne l’est pas, et je commence un peu à m’alerter ; la carte de Pépère mentionne des tombes, en effet, mais elles ne sont jamais au bon endroit (ce type ne sait pas dessiner), et de toute façon, je le sais grâce au Guide vert, il y en a 2500, donc ce n’est pas très significatif (à peu près de la même manière qu’un MacDo dans une entrée de ville n’implique pas clairement qu’on entre à Limoges ou à Clermont-Ferrand).
Un détail nous rassure : ce qui, sur la carte, est représenté comme une cerise sur un gâteau, et qui est un caillou sur un autre caillou plus massif, apparaît bien dans notre champ de vision. Nous en déduisons que nous pouvons nous ruer entre les grosses masses granitiques qui jonchent les versants de la montagne. Erreur ! Chaque sentier tombe dans un gouffre, chaque roche lisse mène à une autre roche lisse. Au début c’est très amusant. J’ai une expérience de six jours et demie en varappe, acquise au club d’escalade de l’Association sportive du lycée de Dammarie-lès-***, que j’ai vite interrompue quand mon élève de 13 ans m’a surprise coincée telle une araignée obèse sur une paroi un peu difficile. Voilà que cette science abstruse me rend enfin des services ! Allons-y donc pour chevaucher de grosses pierrailles, et, atteindre, peut-être la grotte de l’ermite.
Le problème, c’est que nous avons beau escalader des monceaux, en grès, en granit, en marbre, de pierres rosâtres qui se succèdent à l’infini, nous n’en voyons pas plus de monastère qu’il y a deux heures. Quelque chose semble même indiquer qu’il y a arnaque : les cailloux sur des cailloux ont en effet tendance à se multiplier.
Il faut maintenant que je révèle quelque chose. J’ai beau avoir vécu dix ans à Belleville, j’ai un peu peur de la montagne, et la perspective de passer la nuit coincée sur un massif rocheux pendant que les hyènes se disputent ma couenne et que les macchabées de la nécropole carienne sortent de leurs tombeaux m’est d’un attrait tout aussi puissant qu’un concert de One Direction diffusé sur D8. Deux heures de trente de galère à trébucher dans des buissons épineux, à me vautrer dans des sentiers et remonter des côtes que j’ai descendues sur les fesses suffisent à dégonfler mon envie du Pantocrator.
Mais la déception est très vive.
« Qu’est-ce que je vais écrire sur mon blog si on n’a pas vu le Pantocrator ? »
Il y a de ces moments dans la vie où on perd tout sens de la mesure. Il faut l’admettre : tout le monde se contrefout que j’ai vu une vieille fresque, et encore plus que j’en parle dans une chronique ; mais voilà, c’est comme ça, je ne peux pas m’en empêcher, comme un militant socialiste continue à y croire, peut-être qu’un jour ça finira par payer.
Hélas, la perspective de finir coincée sur une roche à la nuit tombée est plus glaçante que celle de rentrer sans chronique ; je décide donc de faire un caprice et m’assois par terre en hurlant. Pas la peine : nous sommes à 15 mètres du sentier. Salvation.
La triste réalité, c’est que nous marchons depuis trois heures dans la mauvaise direction. Le bon point de départ se trouvait dans le vadi.
La balade authentique est bien plus charmante, même dans l’obscurité croissante ; l’antique Latmos n’est pourtant qu’un immense amas de moellons épars, répandus sur le sol comme un plat de macaronis propulsés par un gosse énervé. Que s’est-il passé ? Pépère prétend que la région n’est pas sismique. Les Cariens, furieux de porter un nom de pathologie buccale, auraient-ils saccagé leur propre cité avant de s’installer au bord du lac dans ce qui allait devenir Héraclée du Latmos ? Ou faut-il croire que toutes les villes ont tendance, quand leurs habitants sont partis, à se jeter au sol comme des demeurées, pour vérifier si c’est aussi confortable qu’on le dit ? (avec tous ces hipsters qui font des pique-niques au bord du canal Saint Martin, je les comprends)
Mystère.
En tout cas, les Cariens ont laissé force tombes à plusieurs contenants, ce qui démontre au moins qu’ils avaient le sens de la famille. Notre objectif Pantocrator est plus vif que jamais : Pépère a soutenu, et sa carte le prouve, que le sentier était jonché de demeures byzantines et que nous trouverions, au terme de notre excursion, qui dure effectivement 20 minutes maintenant que nous sommes sur le bon chemin, une église du VIIIème siècle.
Je n’ose pas trop le dire, mais je suis vaguement angoissée à l’idée de me promener dans une ville morte depuis 3000 ans, même si des moines folâtres y ont trouvé refuge au Moyen-Âge, qui est une période, il faut l’avouer, beaucoup plus rassurante. Les coassements hystériques des grenouilles qui s’accouplent dans les ruisseaux (et peut-être dans le vadi) ne contribuent pas à m’apaiser. Qui sait si le spectre d’un Carien, ou d’un ermite, ne va pas surgir pour me demander des comptes ?
Surprise : au bout du chemin, une église ruinée fait une timide apparition. Ruinée, mais pas inutile : les vaches y paissent en lâchant des bouses. Pépère a été formel : en contrebas de l’église, une grotte dissimule le Pantocrator. La team Pantocrator est mise en place. Une à gauche, l’autre à droite, à la recherche de la grotte.
La nuit est presque tombée qu’il faut bien l’admettre : pas plus de Pantocrator que dans un temple calviniste. J’ai débusqué, au prix d’efforts surhumains, un pan de mur orné d’une croix à la peinture rouge, mais comme la croix rouge est inscrite sur un fond rouge, qui pourrait très bien être une vague moisissure, et que ma photo est très floue, personne ne me croit. Il n’est plus très raisonnable de chercher, je vois déjà les Cariens s’activer dans leurs tombes. Le signal du départ est lancé.
« On revient demain ? »
« Ah bon ? Tu le veux tant que ça, ton Pantocrator ? »
« Non, mais, je ne sais pas… cet endroit dégage des ondes. Les Cariens… c’étaient des gens pas mal au fond. Même s’ils ont un nom bizarre. »





Monter au monastère de Yediler : facile… ou pas



Installées dans notre chambre luxueuse de la pension Selenes, nous n’avons qu’un désir : nous frotter au Latmos.  Il faut dire qu’il est bien joli, avec tous ces blocs qui s’éboulent. Mais il faut prendre en compte un facteur, notre totale absence de préparation physique ; or une montagne, même aguicheuse comme le Latmos, dont le premier sommet, au-dessus de nos têtes, ne culmine qu’à 550 mètres, réclame un peu de mise en jambes.
La première promenade, repérée depuis Fontainebleau, sera donc consacrée au monastère des Sept frères, Yediler en turc. C’est une promenade facile. Nous escomptons donc revenir en vie.
Mais pourquoi ce cher mont Latmos est-il couvert de monastères ?




Il n'y a pas que des moines sur le Latmos!

Lorsqu’au VIIème siècle les moines sont arrivés dans la région, ils ont dû estimer que l’atmosphère y était paisible et la nourriture abondante ; de plus, leurs monastères, édifiés avec toutes sortes de caillasses dérobées à la ville carienne et, j’imagine, à la cité hellénistique, se fondaient dans le paysage. Eh oui : un monastère, au Moyen-Âge, ce n’est pas un vague refuge de barbus dépressifs ou un bouge hideux façon La Religieuse ; c’est une belle aubaine pour les pillards ! D’où l’intérêt de se dissimuler derrière les rochers.
Le monastère de Yediler est ruiné comme les autres, mais la promenade est, croyons-nous, merveilleuse.
C’est sans compter sans les folies du balisage.
Jusqu’à aujourd’hui, mon expérience de la randonnée se résume à quelques dimanches d’errance dans la forêt de Fontainebleau. Suivre un sentier, réclamer la gourde à la copine qui a pensé à la prendre : je sais faire. A priori, il ne devrait pas être beaucoup pour difficile d’atteindre le sommet du Latmos. Un sommet, ça se voit.
Les indications du guide local me paraissent donc pleinement suffisantes : aller à Gölyaka (3 km) par la route, entrer dans le village, prendre à gaucher, passer une porte en métal, FACILE.




De belles rencontres sur le chemin

Jusqu’à Gölyaka, en effet, nous ne rencontrons pas de difficulté majeure, hormis les assauts répétés d’une vieille qui tente de nous vendre des fichus. Le raisonnement tenu la veille, et qui nous a poussées à acheter trois foulards chacune pour décourager les mémés, est parfaitement inopérant : un fichu vendu, de toute évidence, est censé en générer d’autres.
Arrivées à Gölyaka, nous prenons le sentier, indiqué par un panneau peu après l’entrée du village.
[Attention : le panneau n’est pas très visible quand on vient de Kapıkırı.] La montée est un peu raide, et les vieilles femmes qui campent sur un camp municipal réprouvent manifestement la tenue grotesque que j’ai adoptée pour l’occasion. Au-dessus du village, le sentier tourne pour nous dévoiler un beau point de vue sur le lac. Bientôt, nous croisons la porte en métal.
Alors, je le tiens à le dire tout de suite : cette porte en métal est une arnaque.
-  Il ne faut pas la prendre.
-  Il y a, sur la gauche, une porte en bois qui elle est la bonne.
- Il y a de toute façon un balisage rouge très bien fait qui permet aux empotés d’éviter de se perdre.



Le balisage du monastère de Yediler est très bien perceptible par toute personne ayant des yeux.

Ignorantes de ces spécificités, nous avons pris la porte en métal et erré deux heures entre les bouses écrasées, les chardons et les ânes en rut. Sympathique, mais fatigant. L’apparition d’un groupe de quatre vieillards, sur un chemin de crête dans le lointain, nous a tirées d’embarras. Et un monsieur très cordial m’a indiqué de sa canne les gros points rouges sur les rochers :
En plein soleil, malgré la saison, la fin de la marche est un peu douloureuse, d’autant que nous n’avons pas pris assez d’eau. Il faut quarante minutes pour voir les tours éboulées du monastère se profiler contre la montagne. Il est piteux état, mais on peut tout de même prendre l’ampleur de ses dimensions médiévales.
Effondrées comme des loques sous un olivier salvateur, nous n’avons plus l’énergie de chercher les fresques qui sont censées décorer une grotte d’ermite. Je me sens comme un pilote guettant de l’œil la baisse de la jauge de carburant : nous n’avons pas assez d’eau pour entamer une exploration approfondie. En plus, j’ai faim.
Je profite de la lumière pour prendre quelques photos des fleurs qui poussent folâtrement dans le monastère, puis nous entamons la descente – réglée en 20 minutes. Le retour à Gölyaka est magnifiée par la découverte du restaurant de gözleme d’un certain Mustafa, mais où officie son épouse. Les habitués sirotent des bières (il est toujours temps de le noter : il est difficile de trouver moins islamisé que cette région).







mardi 28 avril 2015

Kapıkırı et le lac de Bafa, présentation générale



Le lac de Bafa se trouve à 40 km de Milas, et à une vingtaine de kilomètres de la mer Egée. Il est dominé par le mont Latmos, qui culmine à 1400 mètres, et se trouve enclos dans un parc naturel protégé.
Le projet de séjourner à Bafa mûrissait depuis une dizaine d’années : j’avais mis les pieds pour la première fois à Kapıkırı en 2005, mais n’avait pu y rester que quelques heures. C’est presque un crime : le lac mérite au bas mot trois jours.
Pendant notre séjour au bord du lac de Bafa, nous avons pu alterner randonnées, découvertes culturelles et détente dans un cadre protégé et enchanteur.


La vue sur le lac depuis la forteresse qui protège l'ancien port d'Héraclée du Latmos

Comment s’y rendre
Ces informations datent d’avril 2015.
Le lac est long de 15 kilomètres et couvre une étendue de 176 km², il y a de quoi largement de quoi occuper son séjour ! La partie proche de la mer est couverte de lotissements touristiques bas de gamme et présente peu d’intérêt. Il faut s’installer dans le village de Kapıkırı, sur l’autre rive, pour profiter pleinement de son séjour.
Il n’est pas difficile de se rendre à Kapıkırı, même sans véhicule. Nous sommes parties d’Izmir et avons pris un bus pour Milas. De là, il suffit de prendre la navette qui relie Milas et Söke. Elle ne s’engagera pas dans le chemin vicinal qui contourne le lac ; mais dans notre cas, la difficulté a été levée rapidement, une passagère nous ayant fait profiter de la voiture de son mari. De toute façon, en Turquie, quand une liaison n’existe pas, il y aura toujours quelqu’un pour l’inventer au moment où vous en avez besoin.


Où se loger
Kapıkırı compte plusieurs pensions familiales, dont certaines ne sont pas répertoriées sur Internet. Il est donc facile de se loger pour pas trop cher.
Pour notre part, nous avons choisi de nous loger à l’hôtel Selenes, qui se situe dans la gamme de prix supérieure, mais offre des prestations incommensurablement plus agréables. Pour 65€ par nuit à deux, nous avons une chambre très plaisante avec vue sur le lac, le petit-déjeuner et le dîner, ainsi qu’une promenade en bateau sur le lac. Attention toutefois : ce tarif n’est proposé qu’à partir d’un séjour de trois nuits (mais il serait tout à fait regrettable d’y passer moins de temps).


Sur la plage, au niveau de la pension Hérakleia. On mange devant les ruines d'un monastère byzantin, situé sur une petite île.

Après expérimentation, nous pouvons affirmer que les repas sont tout à fait délicieux, et que le propriétaire est prêt à se mettre à quatre pour nous servir ce dont nous rêvons. Les produits servis viennent essentiellement du village et satisfont les appétits des amateurs de bio. (Mention spéciale au miel local que nous avons vu butiner dans la montagne.)


Le repas du midi à l'hôtel Selenes

Autre détail d’importance : l’hôtel Selenes organise de façon très professionnelle des promenades autour du lac et des excursions en bateau. Le propriétaire (et son frère) sont de très bon conseil pour l’organisation des promenades plus faciles.

Héraclée du Latmos




Le lac de Bafa était autrefois relié à la mer Egée, mais l'ensablement du Méandre l'a peu à peu isolé.

Le village de Kapıkırı se consacre à l’élevage, à la production d’huile d’olive et de miel. On y séjourne dans un calme absolu, et sans crainte aucune (ce qui n’est pas négligeable pour les deux jeunes voyageuses que nous sommes).
Le site est habité depuis très longtemps : des fresques préhistoriques témoignent d’une présence humaine depuis 11 000 ans. Vers -1000, les Cariens, population anatolienne progressivement hellénisées, se sont installés à leur tour ; on peut voir leur nécropole dans et autour de Kapıkırı. 


Une partie de la nécropole carienne jouxte le lac.

Enfin, à partir de -287, la ville, qui était bâtie jusque-là sur les hauteurs du mont Latmos, est descendue au bord du lac, qui était alors une anse naturelle donnant sur la mer Egée. Ce puissant port, administré bientôt par les Romains, prit le nom d’Héraclée du Latmos ; on y exportait le marbre extrait des carrières avoisinantes. On peut voir les murailles d’Héraclée autour de Kapıkırı : 65 tours de guet rythment les 6,5 km du parcours. Nous sommes allées y jeter un œil avec notre guide (voir la note qui j’y ai consacré).


Les murailles d'Héraclée du Latmos au niveau de l'entrée du village de Kapıkırı

Héraclée du Latmos a été progressivement abandonnée durant les premiers siècles de notre ère, à cause de l’ensablement  du Méandre, le fleuve qui le reliait à la mer ; le port s’est ainsi retrouvé coupé de ses débouchés commerciaux, et a été abandonné au profit de Milet. (Je suppose au passage, à voir le nombre de moustiques qui profitent de l’atmosphère saumâtre du lac, que la ville a aussi dû subir la malaria et autres joyeusetés.)
Au VIIème siècle, des moines venus d’Egypte et de Palestine ont trouvé le chemin du lac, après avoir fui les invasions arabes dans leurs provinces respectives. Les versants chaotiques du Latmos les ont séduits – voilà un endroit où on n’irait pas les chercher, à moins d’avoir de bonnes chaussures et un guide expérimenté ! – et ils y ont construit de puissants monastères, les Sept Frères et Stylos. Ce n’est qu’avec l’arrivée des Turcs seldjoukides au XIIIème siècle que ces établissements monastiques ont perdu en éclat.
Aujourd’hui, le village de Kapıkırı est établi dans les vestiges de la cité d’Héraclée du Latmos, que domine son antique muraille en partie éboulée. Les ruines des monastères sont visibles sur l’île, distante d’à peine quelques dizaines de mètres, et sur les versants du Latmos, au prix de quelques heures de marche.


 Les reliefs en grès ont pris des formes surprenantes avec le temps.